Une des critiques les plus fréquentes des positions libertariennes consiste à souligner l'existence des laissés-pour-compte du marché libre. Cette situation, jugée intolérable, suffirait à rejeter les idées libertariennes.
Selon cette critique, en effet, si aucune coercition violente n'existe, alors certains individus initialement démunis risquent de vivre dans des conditions déplorables, voire même de ne pas survivre.
Une bonne fois pour toutes, ceci est parfaitement vrai.
Malheureusement, il n'est tout simplement pas possible d'échapper sûrement et définitivement à cette situation. Il est tout à fait vrai que le contrôle étatique peut éventuellement permettre de nourrir tout le monde temporairement, encore que ce ne soit pas du tout certain, en puisant dans des richesses préalablement produites. Néanmoins, l'appauvrissement inéluctable induit par un comportement aussi irresponsable, mènera à terme à des catastrophes de grande ampleur, comme des famines notamment. Alors, ce ne sont pas quelques individus qui mourront, mais des masses de gens.
En bref, nous sommes dans un monde régi par des lois physiques contre lesquelles nous ne pouvons rien. Ces lois physiques sont telles que nous ne sommes pas parfaitement adaptés à l'environnement dans lequel nous vivons. Notamment, les ressources dont nous avons besoin sont limitées et parfois difficiles d'accès. Personne n'y peut rien. Ce n'est pas en désignant des boucs-émissaires ou en pillant les uns au profit des autres que cette situation changera. L'existence de laissés-pour-compte est la simple répercussion de contraintes naturelles absolument incontournables.
Les collectivistes sont donc des marchands de rêve qui ne font qu'exploiter la soif d'absolu et la détresse inéluctable de l'humanité pour servir leur pouvoir. Ce sont des charlatans de l'humanisme, des exploiteurs de misère, et finalement, des criminels.
Cette position est une des opinions les plus solides des libertariens.
Mais contrairement à ce dont on les accuse constamment, ils ne cherchent pas à l'imposer aux autres. Les libertariens ne cherchent pas à imposer le libre marché à qui que ce soit. Ceux qui ne sont pas d'accords avec cette façon de voir et qui persistent malgré l'évidence de l'Histoire, à croire que le collectivisme est un facteur de bien-être et d'abondance, peuvent se constituer en groupe, acheter un territoire de leur choix, s'y installer et organiser leur collectivisme répressif entre eux. Les libertariens ne les en empêcheront pas, bien au contraire. Ils produiront ainsi (du moins le croient-ils) d'immenses richesses qu'ils pourront se partager selon leurs " mérites " respectifs, en fonction des critères " moraux " de leur choix : classe sociale, race, religion, sexe, handicaps, gentillesse, âge, années de travail, date de dernière vidange de sa voiture, etc….
Pourquoi ne le font-ils pas ? Pourquoi ne montrent-ils pas par une telle expérience, à la face de l'humanité que le collectivisme est un bienfait ? Pourquoi se privent-ils d'une si éclatante démonstration, qui aurait, outre d'innombrables avantages, celui de ralier certainement à leur cause l'essentiel de l'humanité, et ainsi d'abandonner l'usage de la violence pour " convaincre " ? Mystère…
Une fois cet éclatant succès remporté, ils pourraint inviter chez eux tous les " laissés-pour-compte ", puiqu'ils croient que cela ne mettra pas en péril leur bien-être, leur système et leur modèle de société.
Les libertariens pensent que tout cela est purement et simplement impossible, et que ce n'est pas faute d'avoir essayé par tous les moyens. Ils sont donc cohérents et honnêtes lorsqu'ils disent haut et fort que le libre marché ne peut résoudre tous les problèmes et qu''il y aura toujours des laissé-pour-compte, mais que le collectivisme n'y changera rien, bien au contraire. Ils ne font que décrire ce qui pour eux est la simple réalité. Le monde n'est pas parfait, tout simplement, et aucun collectivisme, aussi dur soit-il, n'y pourra jamais rien.
Les collectivistes, en revanche, qui refusent d'établir un territoire collectiviste composé exclusivement de volontaires (et ceux-ci ne manquent pas, comme le montre une rapide observation des goûts politiques des français) sont en contradiction avec eux-mêmes : comment ! voilà des gens qui prétendent détenir la clef de la prospérité, qui sont nombreux à vouloir établir un système donné pour satisfaire leur idéal, et qui refusent obstinément de le faire ? Mais que sont ces gens, sinon des hypocrites et des menteurs ?
En revanche, chaque libertarien qui souhaite s'affranchir de l'Etat, tout en renonçant bien sûr à tous les " bienfaits " qu'il en reçoit, ne demande pas mieux que de s'appliquer à lui-même son propre système, à ses risques et périls. Et celà, chaque libertarien est disposé à le faire, ici et maintenant. S'il ne le peut, c'est que l'Etat l'en empêche par la violence. Il n'y a donc que les libertariens qui soient sincères.
De plus, si le modèle de société prôné par les libertariens est si catastrophique, pourquoi ne pas les laisser eux-aussi s'appliquer à eux-même leurs propres idées ? Les collectivistes auraient ainsi une démonstration éclatante de l'échec des idées libertariennes qu'ils pourraient faire valoir à la face du monde. Au lieu de cela, ils les en empêchent par la violence : est-ce vraiment une attitude convaincante ? Comment ne pas déduire de tout cela que la mauvaise foi collectiviste est sans limites ?
Nous avons vu que les collectivistes ne sont pas sincères dans leurs revendications, d'une part parce qu'ils refusent de s'appliquer immédiatement à eux-même leur propre système et d'autre part parce qu'ils refusent de mettre au défi leurs adversaires libertariens en les laissant faire cessession (vis-à-vis de l'Etat). Cette attitude ne peut s'expliquer autrement que par une simple mais immense hypocrisie, conclusion à laquelle on aboutit d'ailleurs par beaucoup d'autres chemins lorsqu'on examine les arguments collectivistes.
Nous allons voir maintenant que même en ce qui concerne les " laissés-pour-compte ", le modèle de société collectiviste est encore pire, y compris à court terme, que le modèle libertarien.
Prenons pour cela un cas courant : dans la rue, je rencontre un pauvre hère. Il n'a pas 25 ans (et donc pas de RMI) et il est sans ressource et totalement désoeuvré. Je souhaite l'aider en créant pour lui un emploi à cinquième de temps comme homme de ménage. Mais n'étant moi-même pas très riche, je ne puis donner plus de 5 euros de l'heure. Que faire ? Il est clair que pour ce " laissé-pour-compte "-là, cette proposition est indéniablement très intéressante : il pourra vivre un peu mieux tout en occupant son temps, que de toutes façons il gaspillait.
Qu'y a-t-il de mal, de répréhensible, dans un tel contrat ? On pourra dire que ce n'est pas assez et qu'il faut donner plus. Mais par rapport à quelqu'un qui ne propose rien, n'y-a-t-il pas déjà une amélioration ? Indéniablement, si.
Néanmoins, cette amélioration incontestable de la vie de ce malheureux ne pourra pas se faire, compte tenu des exigences violentes de l'Etat en matière de minimas sociaux et autres charges légales.
Ainsi, ce " laissé-pour-compte " dont la situation aurait pu être améliorée, sera maintenu par l'Etat dans sa misère totale, sous menace de violences physiques.
L'Etat a donc fabriqué volontairement, par une action positive et consciente, un laissé-pour-compte, qui est donc en fait, à strictement parler, un opprimé. Sa responsabilité est totale et parfaitement circonscrite. L'Etat créé donc volontairement et activement la misère.
A ce stade du raisonnement, le collectiviste rétorque par un argument utilitariste. Il est vrai, selon lui, que dans ce cas précis, l'Etat a créé un laissé-pour-compte. Mais cela se fait au profit d'un progrès social et économique général à long terme.
Indépendamment du fait que ceci est complètement faux, comme cela a été largement démontré par la théorie et l'expérience depuis des temps immémoriaux, n'est-ce-pas là tomber sous le coup de sa propre critique ? Le collectiviste reproche précisément au libertarien de négliger les laissés-pour-compte inhérents à toute société libre, au nom d'un progrès global à long terme. Il ne peut donc pas proposer en remplacement d'établir un système qui fait exactement la même chose.
Cette faille du raisonnement collectiviste provient du mélange implicite de l'indivualisme (ce qui compte c'est "le destin de chaque individu") et de l'utilitarisme (ce qui compte, c'est "le destin de la collectivité dans son ensemble"). Or ces deux notions sont strictement incompatibles.
Le libertarien a choisi l'individualisme, car tout utilitarisme est de toutes façons impossible, la notion même d'utilitarisme étant en fin de compte vide de sens. Or les notions vides de sens mènent à l'affrontement et aux massacres.
Le collectiviste, lui a choisi officiellement l'utilitarisme, en se réservant en cas de panne d'arguments (ce qui ne manque pas d'arriver quand on manie des concepts arbitraires comme l'utilitarisme), la possibilité de brandir l'individualisme : il utilise l'un ou l'autre en fonction de son intérêt momentané dans la discussion, ce qui lui donne toujours raison,…en apparence.
Pour finir, j'aimerais revenir sur la création des laissés-pour-compte. J'ai fait ci-dessus une énorme concession au collectiviste : celle qui consiste à accepter la comparaison entre le " laissé-pour-compte " de la société libre et le " laissé-pour-compte " de la société collectiviste, afin de signifier au collectiviste que même sur ce terrain qu'il croit pourtant solide, son système ne valait pas mieux que la société libre.
En réalité, il vaut moins, beaucoup moins. Car le " laissé-pour-compte " de la société collectiviste est au sens strict, un opprimé, soumis à la violence étatique, pour la simple raison que si certaines personnes n'existaient pas, ou s'abstenaient seulement de lui nuire, il irait mieux. C'est parce que quelqu'un l'a voulu consciemment et activement qu'il souffre.
Le " laissé-pour-compte " de la société libre, au contraire, est dans cette situation bien que personne ne cherche activement à lui nuire. Il est dans cette situation parce qu'il l'a bien voulu ou parce qu'il n'a pas eu de chance.
Or, il y a une différence fondamentale entre savoir qu'on est dans le malheur par accident et savoir que son malheur est dû à l'action volontaire et active d'êtres humains. Dans un monde collectiviste, au delà de la détresse psychologique et de la peur du lendemain inhérente à toute condition humaine, les malheureux les plus lucides sont encore amenés à éprouver un sentiment particulièrement pénible et destructeur : la haine envers les hommes de l'Etat, ceux qui sont activement responsables de leur surcroit de malheur.