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Gauche politique et relativisme cognitif: les
liens irréductibles
Pourquoi la pensée de gauche se nourrit nécessairement du relativisme cognitif et épistémologique Par MyMithra (sept 2002) Avant d’aborder le thème promis par le titre, je tiens à
signaler mon admiration et mon approbation à Alan Sokal et Jean
Bricmont pour leur ouvrage de salubrité publique, « Impostures
Intellectuelles », qui est en passe de devenir un classique.
Mon intention n’est pas de le résumer ici mais en bref, les auteurs
y dénoncent la tendance de certains philosophes « post-modernes
» à abuser d’un langage scientifique parfois très technique
en l’appliquant sans aucune justification à des domaines où
ils n’ont aucune pertinence. Cette étrange attitude fait souvent
passer leurs idées pour très profondes, alors qu’elles sont
en réalité simplement banales ou vides de sens. Les attaques
des auteurs à l’encontre des intellectuels représentant ces
courants d’idées sont menées avec beaucoup de respect et
de rigueur. Sur ces considérations, une discussion de fond est alors
abordée, qui tente d’expliquer cette étrange tendance, ce
qui mène les auteurs à une discussion épistémologique
fort intéressante sur le relativisme cognitif, qui pour eux, en
est au fond la source, et qui se définit comme le rejet de toute
réalité objective et indépendante (notamment de nos
shémas sociaux), et partant, de toute tentative pour parvenir
à découvrir et modéliser cette réalité.
On voit clairement que c’est la science en tant que telle qui est remise
en cause, et ravalée au rang de simple narration qui ne mérite
donc plus aucune attention particulière par rapport à d’autres
méthodes censées nous donner des explications sur la Nature.
Je m’approche maintenant plus près du sujet que je souhaite aborder, en rappelant que Sokal et Bricmont se situent politiquement à gauche, d’après leurs propres revandications. Dans leur ouvrage, ils expliquent que le relativisme est apparemment né au sein de la gauche, ce qui pour eux est paradoxal dans la mesure où la gauche aurait au contraire toujours été le lieu par excellence de la pensée rationnelle. Selon eux, le mouvement philosophique du siècle des lumières en serait une bonne illustration. Ils lancent finalement un appel aux gens de gauche, attirés ou non par le relativisme, afin de les convaincre d’une part que le relativisme est nuisible à la gauche car, étant intenable d’un point de vue rationnel, il ne peut que la discréditer et d’autre part qu’il n’est pas nécessaire d’être relativiste pour soutenir les causes chères à la gauche, comme le féminisme ou la défense des minorités. La thèse que je veux défendre ici, comme l’indique le titre de cet article, est que le relativisme est au contraire une composante incontournable de la pensée de gauche. En d’autres termes, je veux montrer que Sokal et Bricmont pêchent par naïveté, en essayant d’être de gauche sans accepter le relativisme. Bref, qu’il existe entre la philosophie de gauche et le relativisme cognitif des liens irréductibles, car la philosophie de gauche se fonde sur le relativisme.
Partie I Pourquoi la pensée de gauche est inéluctablement relativiste.Qu’est-ce que la gauche ? La gauche est un mouvement politique évidemment très complexe, mais ce qui est important, c’est que ce mouvement hétéroclite s'appuie sur un certain nombre de principes philosophiques. On peut considérer approximativement, je crois, que la pensée
de gauche actuelle est fondée, au moins pour une part importante,
sur un vaste principe de « lutte pour l’égalité ».
La gauche énonce que l’égalité est la fois un but
et un fait. Un fait, parce qu’elle considère que les hommes sont
factuellement égaux, quels que soit leur race, leur sexe, leurs
préférences (notamment en matière sexuelle), leurs
croyances… Un but, parce qu’elle considère que l’égalité
des droits et des chances qui devrait résulter de cette égalité
factuelle est un principe moral absolu et que ce principe moral est baffoué
dans nombre de cas. En quelque sorte, il existe une espèce d’égalité
virtuelle, que la société a pervertie en créant artificiellement
des inégalités. Il s’agit donc de se battre pour concrétiser
dans les faits le caractère virtuel de cette égalité.
Le fait de l’égalité virtuelle renforce évidemment
la légitimité de la lutte pour la construction et le maintien
de l’égalité réelle. Ce combat rend nécessaire
certaines planifications et certaines luttes sociales.
Cette vision des choses (égalité virtuelle fondamentale) n’est ni plus ni moins qu’une doctrine sociale, mais bien évidemment pour ceux qui y adhèrent, il s’agit simplement de la vérité. Cette doctrine n’est évidemment pas récente puisqu’il ne s’agit que d’une version moderne des increvables théories millénaristes, selon lesquelles la société réelle n’est qu’une forme dégradée d’une société mythique antérieure dans laquelle régnait la Justice/ l’Idée de bien / l’Egalité / l’Ordre divin etc… On dit souvent que Joachim de Flore (XII ème siècle) est le père fondateur du millénarisme, mais celui-ci remonte en réalité au moins à Platon (Platon pour qui la société de son temps n’était qu’une forme dégradée de la société originelle, à laquelle il fallait donc, évidemment, revenir, en rétablissant l’ordre social idéal), et probablement à l’enfance de l’humanité. C’est un mythe à caractère religieux qui s’apparente et peut-être même découle du mythe du Paradis perdu que l’on retrouve dans de nombreuses cultures. Marx a renversé le mythe en historicisme en transposant la société mythique ancienne dans l’avenir. Mais le résultat est toujours le même : il faut organiser, planifer et contraindre pour arriver à construire cette société idéale, dont les tenants et les aboutissants sont connus et fixés d’avance. Les différents aspects des doctrines historicistes ont été parfaitement développés par Karl Popper notamment dans « La Société ouverte et ses ennemis ». Marx, Platon ou Joachim de Flore sont des théoriciens de trois doctrines finalement plus semblables (par leur caractère fortement historiciste) que différentes (par le genre d’historicisme auquel elles s’attachent). Et le socialisme moderne est un historicisme virtuel, dans la mesure ou il ne se réfère plus à un « âge d’or » passé ou futur, mais à un âge d’or « virtuel » d’inspiration marxiste. La gauche actuelle, du moins en France, a repris à son compte la mythologie historiciste, en transposant la société mythique ancienne (Platon) ou future (Marx) dans le virtuel. La société réelle devient alors le masque qui cache la véritable nature de l’homme, qui est d’être égal à ses congénaires. Mais cette doctrine de l’égalité n’a aucun fondement: l’égalité virtuelle absolue est un principe dogmatique, qui de plus est loin d’être évident . Quels arguments justifient cette soi-disant absolue égalité virtuelle ? Il n’y en a guère de bien convaincants. En fait, les arguments les plus forts en faveur de l’égalitarisme sont d’ordre métaphysique ou religieux (Dieu a créé les hommes égaux). Mais en dehors d’eux, on voit mal ce qui justifie ce principe. On entend souvent que les conséquences sociales de l’abandon des théories égalitaristes sont catastrophiques, et que l’Histoire le montre abondamment. Mais ces arguments ne sont pas valables, car on ne peut déduire des jugements de faits à partir d’idéologies morales : ce n’est pas parce qu’une idée mène à des agissements moralement répréhensibles qu’elle est fausse. On peut dire qu’elle est nuisible, mais rien de plus. Les gens qui utilisent ce genre d’arguments irrationnels ne se rendent d’ailleurs pas compte à quel point ils desservent leur propre cause et renforcent le secpticisme de leurs adversaires. Dans les faits, bien sûr, les inégalités sont flagrantes, et très souvent corrélées à d’autres choses que des situations sociales. Dans nombre de cas, on est ainsi confronté d’un point de vue strictement logique à plusieurs théories explicatives possibles du même phénomène. Dans le cas des femmes en France, par exemple, admettons qu’il s’avère effectivement que leurs salaires soient statistiquement légèrement inférieurs à ceux des hommes. Quelle explication donner à cela ? On peut penser qu’elles sont l’objet de discrimination de la part d’employeurs sexistes. Mais d’un point de vue strictement rationnel, on pourrait conjecturer aussi, par exemple, qu’elles sont légèrement moins efficaces que les hommes pour les tâches qu’on leur demande de faire et qu’elles sont payées en conséquence. En admettant que l’une de ces deux hypothèses soit la bonne, ou du moins que l’une des deux soit meilleure que l’autre (plus proche de la vérité), comment trancher entre elles ? En toute logique, il semble qu’il faudrait procéder à des tests rigoureux afin de réfuter l’une ou l’autre par des expériences cruciales. Bref, il semble qu’il faudrait aborder ces questions par des méthodes scientifiques, froidement et rigoureusement, et surtout sans aucun à priori, si l’on voulait vraiment savoir. Mais la philosophie de gauche ne l’entend pas de cette oreille. S’appuyant sur sa fameuse doctrine égalitariste, elle décide qu’il ne peut s’agir QUE de discrimination de la part d’employeurs sexistes. Toute autre explication (ou type d’explication) est nécessairement fausse. Mieux : toute autre explication ne peut venir, selon elle, que d’un esprit sexiste, ce qui prouve bien que le sexisme existe. Il est donc encore plus probable que les employeurs soient sexistes. Bref, dès que l’on touche à des réalités humaines concernant l’égalité, vraie ou supposée des êtres humains entre eux, on se heurte au dogme égalitariste irréfutable. Hors, rappelons-le, ce dogme repose sur l’idée que l’égalité est réelle, mais masquée par des interventions d’ordre social. Ainsi, les explications autres que sociales de l’inadéquation du dogme à la réalité sont rejetées par avance par la pensée de gauche elle-même. C’est un processus fort classique d’immunisation contre la réfutation et d’autovalidation, processus indispensable à toute théorie irréfutable qui prétend expliquer assez concrètement le monde réel. Ce processus se retrouve d’ailleurs fort bien chez deux des grands philosophes préférés des sympatisants de gauche : Marx et Freud. Pour Marx, en effet, tout argument qui tendrait à donner une explication non marxiste de la société (c’est-à-dire qui tendrait à contester que « ce que nous vivons actuellement, c’est la lutte des classes ») est rejeté par avance. Car la présence de cet argument dans le débat est elle-même considérée comme sociale et autovalidante pour la théorie marxiste (« cet argument t’est dicté par ton appartenance de classe »), et la valeur rationnelle (c’est-à-dire en fait le contenu) de l’argument n’est même pas envisagée. De même, pour Freud, tout argument qui tendrait à critiquer les fondements de la psychanalyse est rejeté d’avance par la psychanalyse elle-même : Nier l’existence de l’inconscient, c’est manifester un comportement de refoulement, et prouver ainsi que l’inconscient existe. Encore une fois, tout cela n’est ni très nouveau ni très
original.
Qu’ont en commun ces doctrines ? C’est tout simplement le refus de considérer qu’il existe des arguments extérieurs à elles, comme des arguments rationnels par exemple. Elles relativisent tout argument en l’intégrant à sa place prévue dans la doctrine elle-même. Tout cela nous amène bien évidemment au relativisme cognitif, puisque le relativisme cognitif est précisément le refus de considérer qu’un argument peut être extérieur à un contexte, à une situation sociale, à un paradigme, bref, extérieur à un cadre doctrinnaire posé d’avance. Le relativisme est scientifique par excellence: il consiste à refuser de considérer les arguments scientifiques ou au moins certains d’entre eux comme extérieurs au contexte social. Mais quand il devient purement scientifique, c'est-à-dire lorsqu'il s'intéresse à la science en tant que telle, il est révélateur d'un grave danger pour la liberté individuelle (c'est-à-dire pour la liberté tout court) : tous les régimes totalitaires ont eu comme premier souci de détourner le contenu des théories scientiques afin de s'en servir pour se légitimer aux yeux des gens. A ce propos, il me paraît difficile de ne pas citer Hayek, qui écrivait, voilà presque soixante ans:
Le contrôle totalitaire s'étend à
des sujets, qui à première vue, n'ont aucun rapport avec
la politique. Souvent même il est difficile de comprendre pourquoi
on jette l'interdit sur une doctrine et on en autorise une autre et, chose
curieuse, ces préférences et interdictions se ressemblent
dans les différents pays totalitaires. En particulier, ils semblent
avoir en commun une aversion prononcée pour la science purement
théorique, pour la pensée abstraite, aversion d'ailleurs
manifestée par un certain nombre de nos savants collectivistes.
Présenter la théorie de la relativité comme "une attaque sémite contre les bases de la physique chrétienne et nordique" ou la contester parce qu'elle se trouve "en conflit avec le matérialisme dialectique et le dogme marxiste", revient au même. Repousser certains théorèmes de mathématique statistique en prétendant "qu'ils participent à la lutte des classes sur la frontière idéologique et qu'ils sont le produit du rôle historique des mathématiques au service de la bourgeoisie" ou condamner cette discipline dans son ensemble "parcequ'il n'est pas suffisamment garanti qu'elle sert les intérêts du peuple", voilà qui revient à peu près au même. Les mathématiques pures ne sont pas mieux traitées et il paraît qu'on peut attribuer certaines conceptions de la continuité "aux préjugés bourgeois". Selon les Webb, la Revue des Sciences Naturelles Marxistes-Léninistes se réclame des principes suivants: "Nous représentons le parti dans les mathématiques. Nous combattons pour la pureté de la théorie marxiste-léniniste en chirurgie". La situation paraît être analogue en Allemagne. Le Journal de l'Association nationale-socialiste des Mathématiciens parle sans cesse du "parti dans les mathématiques"; un des physiciens allemands les plus connus, Lennard, titulaire du prix Nobel de physique, a résumé l'oeuvre de sa vie dans un ouvrage intitulé Physique allemande en quatre volumes. Il est parfaitement conforme à l'esprit du totalitarisme de condamner toute activité désintéressée. La science pure ou l'art pur trouvent aussi peu de grâce aux yeux des nazis que des intellectuels socialistes ou des communistes. Toute activité doit trouver sa justification dans un but social conscient. (...) Du moment que la science doit servir non pas la vérité,
mais les intérêts d'une classe, d'une communauté, d'un
Etat, la seule tâche qui incombe aux démonstrations et aux
discussions est de soutenir et de répandre les croyances qui dirigent
toute la vie de la communauté.
Seule l'expérience personnelle peut donner une idée du climat intellectuel qui résulte de tout cela: cynisme complet à l'égard de la vérité, disparition de tout esprit de recherche indépendant et de toute confiance dans l'efficacité du raisonnement, transformation de toutes les divergences d'opinion dans le domaine scientifique en questions politiques à trancher par l'autorité. Le mépris pour la liberté intellectuelle ne surgit pas seulement avec l'instauration d'un régime totalitaire: on le trouve partout chez les intellectuels qui professent la foi collectiviste et qu'on considère comme de grands penseurs même dans des pays vivant encore sous le régime libéral. C'est là le fait le plus alarmant. Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, Chapître XI (La fin de la vérité), Ed PUF page 117 L’apparition historique du relativisme scientifique est toujours un très mauvais symptôme. Hors, la pensée de gauche est structurellement un cas particulier de relativisme scientifique: celui qui consiste, entre autres, à vouloir expliquer toutes les inégalités par des considérations sociales, et à rejeter d’emblée toute hypothèse rivale. De toutes façons, tout cela est plutôt évident. La pensée de gauche pose un certain nombre de tabous (concernant ce qui tourne autour de l’égalitarisme). Comment peut-on justifier un tabou, quel qu’il soit, si ce n’est en posant comme vérité absolue sous-jacente un certain nombre de principes intouchables ? Cette attitude mène tout droit au relativisme, car seul le relativisme est capable de s’opposer aux arguments rationnels les plus puissants en les digérant, en les vidant à l’avance de leur substance. Vouloir lutter contre le relativisme et pour la pensée de gauche est donc formellement contradictoire. Bien évidemment, pour voir cela et le comprendre, il faut démystifier le mécanisme des processus d’immunisation contre la réfutation. Car sinon, aucune critique sérieuse ne peut être faite à l’encontre du relativisme (notamment celui qui sous-tend la pensée de gauche). On s’en tient donc à critiquer (magistralement, certes !) les « impostures intellectuelles » des post-modernes, sans parvenir à attaquer la seule véritable imposture intellectuelle, qui est l’immunisation contre la réfutation. Mais pour cela, il faut bien évidemment comprendre l’importance capitale du critère épistémologique de falsifiabilité, et non s’arrêter à savoir s’il ne mène pas, lui aussi, à des régressions inductivistes à l’infini. Dans certains cas, peut-être, il sera délicat (voire impossible) de rendre réfutables des théories en dépit de tous les efforts mis en œuvre. Soit. Mais pour des cas grossiers comme certains aspects des thèses de Freud, de Marx ou de la doctrine sociale de gauche, il est amplement suffisant. Le relativisme n’est donc pas né par hasard au sein de la gauche
(ce n’est pas non plus par hazard que les post-modernes ont très
fréquemment de fortes références psychanalytiques,
mais ceci est un débat légèrement différent).
Le relativisme nait de la confrontation de la théorie avec la réalité,
de l’impuissance de rendre conforme la réalité à la
théorie et du refus d’abandonner la théorie ou de la reformuler.
C’est une façon de dire et de croire ce qu’on veut, c’est-à-dire
souvent, n’importe quoi, sans avoir à se remettre en question. La
gauche a commis des crimes, principalement suite à l’application
du marxisme : le relativisme est également un moyen de garder la
tête haute. Il suffit de déclarer que la théorie a
été mal comprise, mal appliquée, dans des pays lointains
et dans des contextes sociaux trop différents du nôtre : là-bas,
la théorie n’a pas été valable, mais ici, elle le
sera.
On peut penser que les intellectuels de gauche se réfugient dans le relativisme cognitif parce que ce qu’ils ont à dire sur la réalité est soit faux soit banal comme le suggèrent, peut-être malgré eux, Sokal et Bricmont. Je dois avouer que j’ai été surpris d’apprendre au milieu de leur livre que Sokal et Bricmont se réclamaient de la gauche. En tant que scientifiques, considèrent-ils que le collectivisme et son inévitable cortège de planifications sont favorables au progrès scientifique ? Toutes les avancées scientifiques ont-elles été réalisées dans le cadre de l’Administration ? N’est-ce pas plutôt la libre concurrence des idées, le libre débat dans une liberté d’expression toujours farouchement défendue qui nous permet aujourd’hui d’envoyer des fusées en dehors du système solaire et d’accoucher sous péridurale ?
Partie II La pensée rationnelle traditionnelle n’est pas le fait de la gaucheEn fait, lorsqu’ils assimilent les philosophes des lumières à des penseurs de gauche, Sokal et Bricmont font une lourde confusion. Les philosophes du 18ème siècle n’étaient pas de "gauche", au sens où on l’entend actuellement. Leurs positions étaient avant tout critiques : ils s’opposaient aux idéologies totalitaires (étatiques) de leur temps et surtout aux hommes de pouvoir partisans de ces idéologies, parce que ceux-ci considéraient comme légitime certaines formes de coercition rationnellement injustifiables (comme toute coercition, d'ailleurs).Voltaire s’est insurgé contre les abus du clergé au nom de la résistance à la coercition, et non pas au nom d’une doctrine coercitive rivale comme le socialisme. Dans son « Contrat Social », Rousseau exprime à plusieurs endroits des idées simplement démocratiques et surtout très libérales : le contrat social est le résultat du libre renoncement à certains droits individuels au profit d’une mise en commun jugée plus féconde par l’individu lui-même. Il reconnaît donc que les individus ont des droits, et que ces droits ne sauraient être violés puisqu’il parle de libre renoncement. (Rousseau ne pouvait pas savoir à l'époque que le contrat social est impossible et que la volonté générale n'existe pas). Le socialisme se situe aux antipodes de cette conception, puisqu’il estime légitime un renoncement obligatoire, c'est-à-dire, il faut quand même le signaler, sous la menace de la violence physique. Chacun de ces philosophes a dénoncé les risques de dérives totalitaires d’idéologies aujourd’hui farouchement soutenues par la gauche (et aujourd'hui, dans son sillage, par toute la classe politique) : l’Islam (Voltaire) et l’empire administratif centralisé (Rousseau), lequel ressemble à s’y méprendre à l’ « Europe de demain ». En réalité, ces philosophes étaient des libéraux, c'est-à-dire des partisans de la liberté individuelle et du libre arbitre opposés aux formes actives de collectivisme de leur temps. Les socialistes d’aujourd’hui ont certes repris en partie leurs idées, mais ils n’ont pas compris que les combats menés par ceux qu’ils croient être leurs prédecesseurs résultaient de la défense de leurs idées face aux circonstances particulières dans lesquelles ils se trouvaient. Ils ont repris statiquement les idées quant il fallait reprendre dynamiquement la démarche. Dans les circonstances d’alors, le renoncement obligatoire aux droits des individus se faisait au profit de l’Etat monarchique ou de l’Eglise Catholique: aujourd’hui, en France, combattre l’Eglise n’a plus guère de sens et ne demande, en tous cas, aucune espèce de courage politique. Mais ce qui est grave, c’est qu’ils veulent remplacer le collectivisme chrétien par un collectivisme marxien beaucoup plus dur en fin de compte, parce qu’ils sont incapables de comprendre que les philosophes des lumières ne défendaient pas le socialisme contre l’Eglise, mais la liberté contre l’oppression. Les libéraux se sont toujours opposés à l’Etat sous lequel ils vivaient, car tout état un peu trop gros est illégitime. Ils sont et resteront la minorité qui résiste avec lucidité à l’aliénation créée par la propagante étatique. C’est pourquoi ils ont toujours été plus où moins persécutés et diffamés. Les temps n’ont pas changé : les libéraux considèrent toujours que la violence n’a d’autre justification que la légitime défense, et que dans ce cadre, rien ne nous engage que notre libre choix. Les collectivistes, autrefois chrétiens, hier nazis ou marxistes, aujourd’hui socialistes, estiment toujours que la violence se justifie pour imposer leur idéologie. Ils diabolisent toujours les libéraux en tentant de les faire passer pour des collectivistes d’une autre espèce (jugée dangereuse), peut-être parce qu’ils ne conçoivent rien d’autre que le collectivisme, peut-être aussi parce qu’ils ne trouvent rien à redire à la vision morale des libéraux : il est difficile, en effet d’accuser d’intolérance des gens qui se battent pour la liberté d’expression totale et inconditionnelle ; qu’à cela ne tienne, ils leur collent une étiquette arbitraire ou un slogan quelconque, pour pouvoir les accuser de vouloir la restreindre. Il est difficile aussi d’accuser de totalitarisme des gens qui veulent laisser à leurs voisin l’entière liberté de choisir leur mode de vie, pourvu qu’ils n’agressent pas physiquement les autres et qu’ils respectent les engagements bilatéraux qu’ils ont librement souscrits. Mais la mauvaise foi socialiste y parvient quand même. Je crois que Sokal et Bricmont sont des libéraux qui s’ignorent. Peut-être font-ils la confusion ci-dessus expliquée entre le libéralisme et le collectivisme de droite. Peut-être aussi savent-ils qu’ils seraient ostracisés s’ils ne faisaient pas la sacro-sainte profession de foi socialiste que doit faire aujourd’hui tout intellectuel qui désire simplement exister. Ma déception se console à cette vague espérance.
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