Avec l'affaire du changement de statut d'EDF-GDF (ci-après dénommée
simplement EDF pour les besoins de l'article), les Français sont confrontés
une nouvelle fois aux éternelles manifestations, "actions syndicales",
débats atterrants de niaiserie et de mauvaise foi desquels les tenants
du "service public" sont coutumiers.
Au delà des discussions techniques concernant la nature exacte de
ce changement de statut, les intentions vraies ou supposées des
uns et des autres, les ersatz d'arguments avancés par chacun des deux
camps, je voudrais insister sur un point essentiel du débat. Essentiel
et simple:
Il est apparemment clair pour tout le monde que l' "entreprise publique"
EDF appartient aux Français. C'est en tous cas ce que l'on entend vociférer
quotidiennement. On peut imaginer, compte tenu de l'engouement unanime pour
l'égalité, que cela signifie plus précisément:
à tous les Français, de manière égale.
Bien que la situation me semble plus complexe, pour une fois je ne me battrai
pas. Je me rallie au point de vue général. J'accepte sans discussion
l'idée qu'EDF appartient de manière égale à tous
les Français, et c'est sur cette base admise que je vous demande de
raisonner avec moi. Commençons.
Une question vient immédiatement à l'esprit: si EDF appartient
aux Français, pourquoi ne pas le leur signifier par écrit?
Quand on possède quelque chose, il est toujours plus sûr et plus
sain d'en détenir la preuve écrite. Cela évite des situations
gênantes, où de prétendus gestionnaires, par exemple,
s'arrogent de fait la jouissance de la propriété d'autrui.
Ainsi, il semble que la moindre des choses serait que chaque Français
dispose d'un papier, signé par une administration de l'Etat, précisant
qu'il est effectivement propriétaire d'EDF à hauteur d'un soixante
millionième, puisqu'il y a soixante millions de Français. Sur
la question des mineurs et des incapables, il n'y a rien de particulier à
dire, si ce n'est que leurs titres seraient confiés à leurs
tuteurs, comme en toute autre affaire.
Bref, au delà des détails secondaires, il serait normal que
chaque Français détienne chez lui un titre de sa propriété
dans EDF, pour pouvoir l'encadrer ou le ranger dans ses dossiers personnels,
à côté de sa carte grise et du titre de propriété
de son logement (pour ceux qui ont la chance d'en posséder un). Je
ne vois vraiment pas ce qu'on pourrait opposer à un tel projet, si
on croit vraiment que cette "entreprise publique" appartient aux Français.
En langage plus technique, c'est une façon de dire que chaque Français
est actionnaire d'EDF à hauteur d'une action. Il ne s'agit donc pas
de débattre pour savoir si les changements de statuts préparent
une privatisation, ou si EDF doit ou non être privatisée, mais
de constater qu'EDF est déjà une entreprise privée.
Je le répète, toute personne qui ouvre la bouche pour prétendre
qu'EDF appartient aux Français est en train d'affirmer que tous les
Français sont actionnaires d'EDF à parts égales. Sinon,
qu'est ce que cela peut bien vouloir dire ? En tant qu'homme pratique et
conséquent, je demande donc simplement que chacun ait un bout de papier
au lieu d'une bonne parole. Et que chacun ait le droit de faire ce qu'il
veut de son bout de papier.
Si chaque Français est propriétaire d'une action EDF, au nom
de quoi voudrait-on empêcher ceux qui ne s'intéressent guère
à cette entreprise de vendre leurs action à d'autres personnes
? Et pourquoi voudrait-on interdire à tous ces braves gens de se rencontrer
régulièrement en un lieu donné pour échanger
leurs titres au gré de leur humeur, puisque ces titres seraient à
eux ? Et si, finalement, on dématérialisait les titres en question,
pour plus de commodité, et qu'on les inscrivait à la cote d'une
place boursière pour plus d'efficacité, où donc serait
le mal ?
Ceux qui pousseront des hauts cris en lisant cela considèrent au fond qu'il
faut empêcher les gens d'échanger ce qu'il leur appartient, ce
qui est une façon inavouée de prétendre que cela ne
leur appartient pas vraiment. Ils sous-entendent donc qu'EDF n'est pas réellement
à tous les Français. Oh! Dois-je comprendre qu'une minorité
possède en réalité bien concrètement EDF quand
les autres n'ont rien ? Dois-je comprendre que nous sommes face à
une corporation organisée qui spolie les masses à son profit
? Je ne veux pas faire cette hypothèse qui pourrait blesser nos braves
manifestants.
- Mais, me dira-t-on, c'est ingérable! Vous rendez-vous compte des
millions et des millions d'actionnaires que cela ferait ? Comment prendraient
ils leurs décisions de gestion ? Il faudrait organiser des élections
et des assemblées à l'échelle du pays. Non, ce n'est
pas raisonnable.
- Qu'entends-je ? répondrai-je. Quand il s'agit d'élections
politiques, donc à l'échelle du pays, vous n'y voyez pas tant
d'inconvénients. Quelle difficulté supplémentaire y a-t-il
donc là ? En outre, des sociétés anonymes comptant des
millions d'actionnaires sont chose banale de nos jours.
- Peut-être, me répliquera-t-on, mais certains se défausseront
de leurs titres, et d'autres s'engraisseront, amassant des milliers et des
milliers d'actions. C'est injuste.
- Et pourquoi ? sursauterai-je. Remarquons d'abord que c'est là un
remède naturel à la dispersion du capital que vous évoquiez
à l'instant. Ensuite, si certains se défaussent de leurs titres,
ce ne sera qu'en échange d'autre chose, et dans la mesure où
ils seront libres d'échanger ou non, il n'est pas possible de voir
là une injustice. Ce sera simplement le signe que beaucoup
de gens ne souhaitent guère s'occuper de la gestion d'EDF, probablement
les mêmes que ceux qui aujourd'hui, sont importunés par tout
le bruit qu'on fait autour de cette entreprise dont ils n'ont que faire,
si ce n'est lui acheter de l'électricité. Mais en voulant absolument
que ce soit l'affaire de tous, on empêche cette évidence d'apparaître.
Est-ce mal de vouloir s'occuper d'autre chose que de la gestion d'EDF ?
- Assez! Vous savez fort bien que des groupes organisés se constitueront
en vue d'intérêts personnels. Les petits porteurs seront lésés.
- Ah bon ? m'étranglerai-je. Parce qu'actuellement, ce ne sont pas
des groupes organisés en vue d'intérêts personnels qui
contrôlent effectivement l'entreprise ? Les petits porteurs, à
savoir l'immense majorité des Français, ne sont pas lésés,
peut-être, quand on leur demande leur argent, toujours, et leur avis,
jamais ? Vous souvenez-vous que les subventions au comité d'entreprise
d'EDF aient jamais été soumises à l'approbation des Français
? Quand bien même ce serait le cas, croyez vous vraiment qu'ils voteraient
de tels crédits si on leur donnait maintenant la parole ? Les inconvénients
que vous voyez dans mes propositions sont précisément les maux
monstrueux qui rongent éhontément le système actuel
que vous défendez.
- Suffit! Ignorez vous qu'EDF possède un parc nucléaire qui
ne peut être placé entre toutes les mains ? N'avez-vous pas retenu
la leçon de Tchernobyl ?
- WHAT ? Suffoquerai-je. Avez vous dit, ou non, qu'EDF appartenait aux Français
? A tous les Français ? De quels autres mains pourrions nous donc parler
? Nous sommes en France, il n'y a que des Français. Si vous voulez
dire que ceux-ci risquent de choisir de mauvais gestionnaires, il n'y a pas
moyen d'échapper à ce risque: ils peuvent en choisir d'aussi
mauvais par le processus politique que vous vénérez tant. Les
énarques et les syndicalistes ne sont ni meilleurs ni mieux intentionnés
que les autres. Quant à Tchernobyl, la catastrophe ne serait peut-être
pas arrivée si le parc nucléaire Russe avait échappé
à la gestion de technocrates irresponsables et inamovibles. Ces mêmes
technocrates que vous souhaitez voir régner pour l'éternité
à la tête d'EDF.
- Mais vous ne cherchez que le profit ?
- Vraiment ? Qui donc recherche le profit, de celui qui demande que le capital
d'EDF soit distribué à parts égale entre tous les Français,
ou de celui qui bataille pour que son syndicat encaisse pendant que la masse
paye ?
- Sale capitaliste! hurlera-t-on dans mes oreilles en brandissant bâtons,
gourdins et coutelas.
Et là, je m'enfuirai, n'étant guère spécialiste
de l'usage de la force brute, que ne manquent jamais d'employer dans toute
discussion les partisans acharnés du "service public".
Pour finir ma petite histoire, je me bornerai à souligner que si
les "entreprises publiques" appartiennent aux Français, il est scandaleux
de leur en vendre les titres sous prétexte de privatisation. Car c'est
vendre aux gens ce qui leur appartient. Comment appelle-t-on cela ? De l'escroquerie
?
Politiciens, fonctionnaires et syndicalistes! Distribuez les actions EDF aux Français, maintenant. Ou cessez de prétendre que cette "entreprise publique" leur appartient.